Avant, je me promenais dans l'herbe grasse. Je foulais tranquillement les bois, les prairies vertes.
Avant, je me reposais au creux des arbres, protégé de leurs bras.
Avant, je contemplais sereinement le ciel si grand, si clair que l'on pouvait s'y perdre.
Avant, je dormais sous les étoiles qui donnaient aux arbres et aux fleuves ces reflets argentés et fantomatiques.
Avant, je parlais, je devisais, je souriais, je vivais au milieu de tout ceux qui, comme moi, s'émerveillaient chaque jour devant tous ces miracles.
Avant, je veillais la lune pour qu'elle chemine en paix.
Avant, je laissais le soleil chauffer ma peau.
Avant, je jouais avec le vent qui frôlait mon dos, jouait avec mon souffle.
Avant, je goûtais chaque délice sucré sous mes dents.
Avant, je ne désirais rien, je me laissais aller au gré de mes allers et venues.

Et je le vis. Offert là parmi tant d'autres. Pourquoi pas après tout.
Pourquoi non? Qu'a-t-il de si spécial? Et si je me laissais aller. Si je goûtais ce fruit charnu, sûrement sucré, probablement croquant ou fondant qui sait. Mais pas seul.
Il me faut un partenaire, une créature aussi curieuse que moi. Une créature qui aime autant que moi ce lieu qui nous offre chaque jour des merveilles supplémentaires. Une créature qui ne craint pas l'aventure. Une créature qui sait apprécier les belles et bonnes choses. Une créature qui sait la vie précieuse.

Alors à deux, elle et moi, nous nous sommes approchés.
Elle et moi, nous avons voulu savoir.
Elle et moi, nous avons voulu connaître.
Elle et moi, nous avons voulu étancher notre soif.
Elle et moi, nous avons admiré la beauté du fruit.
Elle et moi, nous avons respiré son doux parfum.
Elle et moi, nous avons apprécié le velouté de sa peau.
Elle et moi, nous avons posé nos lèvres.
Elle et moi, nous avons enfoncé nos dents dans sa chair.

Et ce fut un goût et un délice sans nom. Une joie indicible. Une idée de la perfection.
Les yeux fermés, elle et moi touchions le paradis.

Et puis, il y eut un déchirement dans le ciel, un rugissement dans nos têtes.
J'ai vu les crocs de la terre se refermer sur nous.
J'ai entendu la colère de ce monde se déchaîner sur nos corps.

Depuis, elle devrait crier en donnant la vie.
Depuis, elle devrait être soumise et faible et dépendante.
Depuis, elle devrait errer repentante portant la faute comme une marque honteuse.
Depuis, je devrais ramper.
Depuis, ma langue devrait être fendue et siffler les sarcasmes et les malédictions.

Mais depuis, j'ai quitté ce corps déchu.

Dorénavant, je suis cette voix ténue, tenace au fond de sa tête.
Je suis cette fierté qui lui fait serrer les dents.
Je suis ce regard qui affronte, qui s'oppose, qui attaque s'il le faut.
Je suis cette envie jamais, jamais repue de savoir encore et toujours.

Je suis tapi, à tout jamais, au creux de chaque fille d'Ève.